
Il y a de cela près de 15 ans, âgé de 12 ans seulement, j’écoutais pour la première fois une sonorité Gnawa. Il s’agissait à l’époque du titre du groupe algérien Gnawa Diffusion, « Douga Douga ». En Algérie, en langue de descendants subsahariens, cela veut dire « lentement, doucement ». Et mon histoire avec les gnawas, jusqu’à aujourd’hui, a été lente et douce. Je vous en raconte ici les contours inachevés et ouverts aux découvertes futures.
Qui sont les gnawas ?
Quand on découvre quelque chose, il est important, à un moment donné, de pouvoir la définir. Le terme gnawa fait aussi bien référence au fait de faire partie d’une population de race noire, qui du fait des pratiques d’esclavage, a essaimé d’Afrique Subsaharienne en Afrique du Nord, mais aussi, à l’appartenance à une confrérie, ayant ses propres rites et son rapport singulier à la spiritualité. Les deux significations ne se rejoignent pas forcément : on peut être descendant d’esclave et ne pas faire partie de la confrérie gnawa comme on peut ne pas avoir de filiation avec des ancêtres esclaves et faire quand même partie de la confrérie gnawa. Tout au long de cet article, je parlerai plus précisément de la confrérie des gnawas.
La filiation musulmane
Sur le plan historique, les gnawas, où qu’ils soient, se revendiquent tous de la descendance de Sidna Bilal, un esclave noir libéré par le prophète Mohammed ﷺ, et qui devint par la suite, un de ses compagnons et le premier muezzin[1]de la religion musulmane. Sidna Bilal est originaire d’Abyssinie, ce qui correspond à l’Ethiopie actuelle, et les gnawas s’affilie aux esclaves des rois présents en Abyssinie à l’époque du prophète Mohammed ﷺ. Pour certains, cette revendication est une innovation hagiographique des gnawas, une manière d’affirmer fièrement leur négritude en s’identifiant à une figure majeure de la religion musulmane.
La descendance africaine
Car ethniquement parlant, les gnawas sont affiliés aux populations noires du Soudan occidental, constitué du Niger, d’une partie du Nigéria, du Mali et du Sénégal actuels. Leur « migration », via l’esclavage, a mené ces populations, selon le sociologue français Georges Lapassade[2], dans deux régions disparates de la planète : en Amériques, et plus précisément, aux Antilles, au Brésil et ailleurs en Amérique Latine, mais aussi, en Afrique du Nord, lors de la conquête musulmane de la région. Ceux familiers avec les musiques afro-américaines du Brésil et la musique gnawa ne verront plus les liens rythmiques qui lient les deux cultures comme une coïncidence.
En effet, les Gnaouas sont arrivés pour la première fois en Afrique du Nord, alors appelée Ifriqya, et occupée par les berbères, lors de la conquête musulmane menée par Oqba Ibn Nafaa entre 647 et 709 de notre ère. L’empereur du Ghana de l’époque aurait envoyé un régiment de dizaines de milliers d’hommes pour assister le commandant de l’armée musulmane dans son entreprise.
Le terme Gnawa fait d’ailleurs étymologiquement référence à l’homme provenant du Ghana ou de Guinée.
Un destin lié aux monarques marocains :

Par la suite de cette « migration » fondatrice, la mobilité des Gnawas vers le Maroc va se poursuivre au fil des dynasties. Les Almoravides avec Youssef Ibn Tachefine (1076) vont relancer l’arrivée de Gnawa au Maroc, alors que les Almohades (1163) étendent l’Etat islamique de l’Andalousie jusqu’au Soudan occidental. Ahmed Al Mansour, de la dynastie chérifienne des Saadiens, lors du 16ème siècle, organisera une expédition à la suite de la prise de Tombouctou à la suite de laquelle il reviendra au Maroc avec nombre d’esclaves et de grandes quantités d’or, ce qui lui vaudra le surnom de « Al Dahbi », le doré. Depuis cette expedition, les caravanes d’esclaves deviennent systématiques et viennent garnir les rangs des Gnawas, main d’œuvre déterminante dans la construction des villes impériales et de leurs grandes murailles et Casbahs.
Mais l’avènement des Alaouites, et plus particulièrement avec le sultan Moulay Ismaïl (1672-1727), va renforcer le statut des gnawas au Maroc et sceller définitivement leur histoire avec celle de la monarchie. En effet, Moulay Ismaïl initiera un transfert massif de population de Tombouctou à Marrakech, et fera des gnawas une armée et une garde de confiance de la monarchie : l’armée d’Al Bukhari, nommée ainsi car ses membres prêtaient serment sur Sahih Al-Bukharî, livre d’exégèse et recueils de hadiths[3] écrit par Muhammad Al Bukhari, originaire de Boukhara en Ouzbékistan. Cette transhumance se poursuivra jusqu’à la fin du 18ème siècle.
Sur ce modèle, plusieurs armées d’esclaves verront le jour au Maghreb, installant des confréries gnawas dans toute la région. En Algérie, elle porte le nom des Bilali, en Tunisie, les Stambouli, et dans le fezzan libyen, les Sambani[4].
Une interpénétration salvatrice et inspirante :

En retraçant leur histoire, on se rend compte que les Gnawas d’Afrique du Nord, peuple en position de minorité, a dû mobiliser ses prédispositions à l’ouverture à l’autre et à la conscience de son humanité pour intégrer à son héritage de cultes animistes païens subsahariens, la lecture du monde monothéiste proposée par l’Islam et toute la richesse culturelle berbère enracinée au Maroc et plus largement dans le Maghreb.
Peut-être qu’il y a chez les Gnawas une conscience encore plus poussée de la liberté de l’homme et de sa valeur, leurs ancêtres ayant été réduit en esclavage. Cette conscience avancée poussant à la tolérance vis-à-vis de la liberté des autres, elle fait de la culture gnawa et de son système de valeur un exemple inspirant de mélanges et d’interpénétration des cultures et des visions du monde. En somme, une conception de l’existence que j’appellerai modestement, tagnawite.
[1] Le terme désigne en Islam la personne qui, par sa voix, fait l’appel à la prière.
[2] La confrérie des Gnawa : entre les directives du culte et le folklore du spiritisme, Abdelkader Guerine, Publié dans le Quotidien d’Oran le 19/11/2018 : https://www.djazairess.com/fr/lqo/5269348
[3] En islam, le terme fait référence aux propos rapportés et avérés du prophète, en dehors de la parole divine, inscrite dans le Coran.
[4] Pâques Viviana. Le monde des gnawa. In : L’autre et l’ailleurs. Hommages à Roger Bastide. Nice : Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles, 1976. pp. 169-182 : https://www.persee.fr/docAsPDF/ierii_1764-8319_1976_ant_7_1_942.pdf

